(Où le lecteur apprendra avec stupéfaction qu'il est possible de réfléchir sérieusement sur le monde à partir de l'animation japonaise.)
Suzumiya Haruhi est une jeune lycéenne, belle, intelligente et sportive. Son problème : elle s'ennuie. Aucune des activités proposées à ses camarades ne lui convient, et, à longueur de journée, elle ne rêve que d'extraordinaire : rencontrer des aliens, des voyageurs dans le temps ou des individus dotés de perceptions extra-sensorielles. Elle décide donc de créer un club dont le but est de rechercher parmis les évènements de la vie quotidienne des éléments permettant de remonter à ces éléments extraordinaires.
Cependant, au cours du récit, le spectateur apprend que ce monde dans lequel Haruhi vit n'est en fait que le produit de son imagination, créé pour combler son ennui ; mais qu'il est impossible de le lui révéler directement sans provoquer la destruction de ce monde, ce qui aurait de graves conséquences sur son esprit.
La jeune fille se retrouve donc dans une quête désespérée d'aliens, de voyageurs dans le temps et d'extra-lucides dans un monde dans lequel sa propre imagination les a placés, mais dont le rôle est précisément de se cacher à tout prix, car leur découverte effective provoquerait la découverte de la vérité et donc l'effondrement de ce monde.
La série s'achève par l'apaisement de Haruhi par le seul vrai élément extra-ordinaire qu'il lui est possible de découvrir : l'amour.
La particularité de cet anime est d'illustrer les propos de Hiroki Azuma dans "Génération Otaku". Il y explique qu'après l'abandon des grands récits transcendants, qui permettaient autrefois d'expliquer la multitude de petits récits constituant la vie, les individus se sont mis à tenter de retrouver ces grands récits à travers les petits, quitte à en créer de toutes pièces des fictifs. Cependant, comme ils sont factices, les individus en question ne peuvent les trouver ; pire, s'ils les trouvent, c'est que la frontière entre réel est irréel est tombée dans leur esprit, et donc qu'ils sont devenus fous. Ils sont donc condamnés à les croire, sans poursuivre cette croyance jusqu'au bout.
Ainsi, ne trouvant aucun sens à sa vie, Haruhi crée un monde imaginaire dans lequel des causes extra-ordinaires se cachent derrière des évènements banals ; cependant, pour éviter son effondrement psychique, elle ne peut les y trouver, ce qui provoque également son désespoir, et donc aussi un effondrement potentiel.
Le point de comparaison évoqué par Azuma est l'étude menée par Slavoj Zizek des soutiens soviétiques au régime stalinien. Ces cadres étaient en quelque sorte condamnés à croire au grand récit que constituait l'idéologie du système ; s'ils en doutaient, non seulement l'ensemble de leurs certitudes et convictions s'effondraient, mais en plus ils risquaient leur vie, ainsi qu'une éventuelle guerre civile en cas d'écroulement de l'autorité de l'État.
Cependant, à la fois la réalité, ne correspondant pas aux prédictions énoncées, ainsi que l'idéologie marxiste elle-même, les empêchaient d'y croire totalement. En effet, le parxisme prône notamment le refus de la domination d'une classe sur une autre, ce que les dirigeants du Parti pratiquaient en URSS tout en se disant marxistes. L'idéologie elle-même aurait donc dû pousser le peuple à se révolter, ce que les cadres staliniens ne souhaitaient pas.
Pris dans cette situation où ils doivent croire sans croire totalement, les individus sont poussés au cynisme, c'est-à-dire à un mode de vie dans lequel ils évoluent, voir tirent parti, sans se poser de questions, pour éviter de remettre en question l'ordre social. Pour Azuma, de façon métaphorique, et avec des intensités et enjeux différents, ce dilemme est également celui des otakus "vivant" dans leur monde artificiel, le monde réel n'offrant plus aucun sens à leur vie. Haruhi offre donc une allégorie de ce type de problématique.
Enfin, si la conclusion de cette histoire, c'est-à-dire l'oubli par Haruhi de son ennui grâce à la rencontre de l'amour, peut passer pour un happy end hollywoodien tranchant le problème de manière définitive mais banale, il soulève tout de même une question.
Dans l'imaginaire classique, la découverte d'une transcendance, comme l'amour, est un moyen de mettre fin au monde imaginaire, qui permettait jusque là d'échapper au réel, en redonnant du sens à la réalité. Air TV, autre série d'animation réalisée par le studio Kyoto Animation, illustre dans l'une de ses sous-histoires, consacrée à la jeune Minagi, ce principe.
Pour échapper à la réalité, dans laquelle la plus jeune fille de la famille, Michiru, est décédée, Minagi et sa mère vivent dans un monde imaginaire dans lequel Minagi est en fait Michiru, et où Minagi est partie rejoindre son père dans une ville lointaine. Cependant, réalisant le caractère malsain et triste de la situation, Yukito, le héros de l'histoire, fait redécouvrir à Minagi et sa mère l'amour qu'elles éprouvent l'une pour l'autre, ce qui a pour effet de mettre un terme à l'illusion.
Mais, concernant Haruhi, le but de la découverte de l'amour n'est absolument pas de sortir de ce monde que son esprit a créé ; au contraire, son rôle est de lui faire oublier à la fois sa recherche d'éléments qui lui prouveraient son caractère factice ainsi que son insatisfaction, qui auraient pu mener à sa destruction. L'amour renforce donc le monde imaginaire au lieu de le détruire.
Ainsi, dans Air TV, un choc, une révolution, peut bouleverser le monde en brisant le mirage pour l'amener à une situation meilleure ; mais dans Haruhi, en dehors du rêve, il n'y a que l'obscurité, et on doit donc à tout prix s'y accrocher : la révolution est impensable.
Voilà qui nous emmènera sur une réflexion future sur le cynisme moderne et le "There Is No Alternative" thatchérien comparé aux les résistances anti-capitalistes et anti-staliniennes de la guerre froide. Otanoshimini !