Un conflit d'intérêts
L'hypothèse de base de cette analyse est que tout acteur social est influencé de façon consciente ou, et c'est très souvent le cas, inconsciente, par la défense de ses propres intérêts, qui peuvent se traduire comme la défense de son pouvoir relativement aux autres acteurs.
Le créateur, travailleur spécialisé
Un créateur est avant tout un individu qui s'est spécialisé dans la création, de la même façon que d'autres travailleurs se spécialisent dans la médecine ou la plomberie. La fonction de créateur est donc une création comme une autre du principe de la division du travail, qui veut que la spécialisation augmente la productivité.
Division du travail et effets de monopole
Selon un principe économique d'efficacité très simple, les individus spécialisés dans la création étant, du fait de cette spécialisation, bien plus productifs que les autres, le reste de la population tend donc à abandonner la création pour devenir consommateur des spécialistes, ce qui a pour effet de laisser à ces créateurs le monopole de la création.
Ayant accès dans une certaine mesure, du fait de leur fonction, à l'instruction et à la communication, et présentant une relative communauté d'intérêts objectifs, ces créateurs développent une conscience de classe, souvent d'ailleurs partiellement inconsciente, qui les pousse à aligner leurs positions dans le but de la défense de leurs intérêts.
Tout d'abord, du fait de leur monopole, ils sont indispensables, et peuvent user de ce fait pour augmenter leur pouvoir, comme pouvoir de marché.
Ensuite, du fait de leur monopole et dans le but de le consolider, ils sont amenés à définir eux-mêmes ce qui est ou n'est pas création culturelle : ainsi, ils empêchent l'arrivée de franc-tireurs, concurrents aux intérêts divergeants, organisent la pénurie en contrôlant leur propre nombre, et moralisent ou mystifient leur pouvoir en ne divulguant pas leurs critères de distinction aux individus extérieurs.
Culture et domination
Dans une société capitaliste, le seul pouvoir matériel direct est le capital, qui est donc la seule ressource matériellement indispensable, dont la bourgeoisie détient le monopole. De la même façon que les travailleurs, détenant le monopole du travail, doivent sous la forme du salariat passer des accords avec la bourgeoisie pour obtenir du capital, les créateurs doivent passer un contrat avec la bourgeoisie. Si le travail est nécessaire à la bourgeoisie pour augmenter sa masse de capital, la culture lui est nécessaire pour masquer la nature de sa domination et donc la renforcer.
La différence de pouvoir entre la bourgeoisie et les travailleurs vient du fait que la possession de capital facilite infiniement plus le développement d'une conscience de classe que la possession de force de travail dans le monde capitaliste. Cependant, la bourgeoisie et les créateurs sont autant à même de développer cette conscience, leur contrat se fait donc sur des bases égalitaires et non de domination. Ainsi, les créateurs servent la bourgeoisie et sa domination, et la bourgeoisie sert les créateurs en reconnaissant leur pouvoir symbolique et en leur fournissant du capital.
Culture légitime
La culture légitime est donc celle qui est validée par les créateurs. Par la division du travail, elle est reconnue par le peuple, contraint de leur fait confiance. Par effet de monopole des critères culturels, il est impossible pour des individus extérieurs de la maîtriser : pour qu'il le fasse, un individu doit se spécialiser dans cette culture, ce qui a également pour effet d'aligner ses intérêts objectifs sur ceux des créateurs, de la même façon qu'un travailleur voulant acquérir du capital en masse devient objectivement un capitaliste.
Est alors automatiquement défini comme sous culture toute production culturelle qui n'est pas validée par les créateurs ; typiquement, toute culture produite par des individus ne partageant pas les intérêts objectifs des créateurs, comme des travailleurs effectuant des créations dans le cadre d'un travail salarié ou durant leur temps libre, et mettant donc en péril leur monopole.