La parallaxe de Suzumiya Haruhi

Juin 10th, 2008

On peut, au regard des concepts développés par Slavoj Zizek dans "La Parallaxe", tenter une nouvelle interprétation, plus fondamentale, des aventures de Suzumiya Haruhi.

La mélancolie de Suzumiya Haruhi est due au sentiment de malaise créé par l'incomplétude fondamentale qui nous caractérise tous. Haruhi part donc à la recherche du grand Autre, réponse censée venir combler ce vide, ici fétichisé dans les extra-terrestres, extra-lucides et voyageurs dans le temps. Ce comportement peut être vu comme semblable à ceux des individus cherchant la réponse à leur malaise constitutif dans la religion, voir, et nous y reviendrons, dans la philosophie et la politique.

Cependant, la réalité du monde de Haruhi est qu'il n'existe pas de grand Autre, aucun extra-ordinaire comblant les vides ennuyeux de la réalité, aucun personnage tirant les ficelles dans l'ombre. Ou plutôt, de façon plus importante, que ce grand Autre est Haruhi elle-même, ce qui constitue la réponse fondamentale : c'est bien elle-même qu'elle cherche en voulant résoudre cette incomplétude.

Selon ces hypothèses, le récit de ses aventures peut donc ultimement être vu comme celui de la recherche de la Vérité par les humains, les réflexions autour de son comportement précisant de façon très intéressantes plusieurs problématiques liées à ce processus.

L'interprétation de la fin de la série, où Haruhi semble trouver son bonheur avec Kyon, reste toujours problématique. Il n'existe pas de grand Autre, le manque ne peut donc pas être réellement comblé par quelque chose d'extérieur, donc pas par quelque chose qui soit matérialisé dans un fétiche, même humain, comme Kyon. Cependant Kyon n'est pas non plus quelque chose d'extérieur, puisqu'il est, comme tous les objets du monde de Haruhi, un produit de son imagination. Il s'agirait donc d'une pure matérialisation à figure humaine de la véritable réponse à son manque, ce qui ferait de Kyon une partie de Haruhi et non un personnage distinct. On peut donc avec un peu d'audace avancer que Kyon et Haruhi ne sont qu'un, qu'il est réellement sa moitié, ce qui n'est pas sans rappeler tout en lui redonnant une piquante nouvelle perspective le "happy end" chrétien par excellence. Malgré tout, le fait que Haruhi ne le reconnaisse pas comme tel, puisqu'ils sont clairement toujours deux personnes distinctes, laisse supposer que le problème n'est pas réglé.

Laïcité

Juin 1st, 2008

On ne reconnaît habituellement qu'une religion pose problème que lorsqu'elle constitue un risque potentiel pour le système capitaliste libéral dans lequel nous vivons. De fait, ces religions ont donc on potentiel subversif.

C'est à cause de celui-ci que les nombreux individus touchés de plein fouet par le malaise créé par cette société se tournent en nombre de plus en plus important vers ce type de communautés religieuses.

Or, qu'est-ce que le processus de laïcisation tel que nous l'entendons dans la bouche des libéraux, sinon le fait de rendre les religions aptes à rentrer dans le cadre libéral, ou, à défaut, de marginaliser et stigmatiser celles qui ne le feraient pas, leur retirant ainsi tout aspect nocif pour lui ?

Ce processus peut donc être vu comme la condition sine qua non du fonctionnement de l'opium du peuple comme instrument des puissances qui font l'ordre social, même si la résurgence des intégrismes en période de crise nous montre qu'il est de toute façon voué à l'échec.

L'attitude ambivalente de la laïcité promue par la droite, qui dit oui à, voir encourage, la croyance qui se veut inconditionnelle, et simultanément y porte des restrictions, reflète d'ailleurs cette contradiction.

Pour illustrer ceci, on peut prendre l'exemple des lois interdisant à la religion tout caractère visible en public, par lesquelles on leur enlève tout caractère choquant pour ceux qui n'y prennent pas part, tout en ne faisant rien contre leur effet idéologique sur les populations concernées.

La gauche radicale n'a donc aucun intérêt à aider l'ordre libéral à se maintenir en normalisant la religion pour l'intégrer, puis se renforcer, par cette laïcité.

Ce qu'elle devrait favoriser, c'est la prise de conscience par la classe dominée du fait que son malaise est dû à la structure de la société et que le seul moyen d'y remédier est la lutte politique permettant de le dépasser. Par conséquent, la seule laïcité qu'il ait un sens pour elle de défendre est celle qui permette l'émancipation de chacun, pour parvenir à ce fait.

La grande culture

Avril 13th, 2008

Un conflit d'intérêts

L'hypothèse de base de cette analyse est que tout acteur social est influencé de façon consciente ou, et c'est très souvent le cas, inconsciente, par la défense de ses propres intérêts, qui peuvent se traduire comme la défense de son pouvoir relativement aux autres acteurs.

Le créateur, travailleur spécialisé

Un créateur est avant tout un individu qui s'est spécialisé dans la création, de la même façon que d'autres travailleurs se spécialisent dans la médecine ou la plomberie. La fonction de créateur est donc une création comme une autre du principe de la division du travail, qui veut que la spécialisation augmente la productivité.

Division du travail et effets de monopole

Selon un principe économique d'efficacité très simple, les individus spécialisés dans la création étant, du fait de cette spécialisation, bien plus productifs que les autres, le reste de la population tend donc à abandonner la création pour devenir consommateur des spécialistes, ce qui a pour effet de laisser à ces créateurs le monopole de la création.

Ayant accès dans une certaine mesure, du fait de leur fonction, à l'instruction et à la communication, et présentant une relative communauté d'intérêts objectifs, ces créateurs développent une conscience de classe, souvent d'ailleurs partiellement inconsciente, qui les pousse à aligner leurs positions dans le but de la défense de leurs intérêts.

Tout d'abord, du fait de leur monopole, ils sont indispensables, et peuvent user de ce fait pour augmenter leur pouvoir, comme pouvoir de marché.

Ensuite, du fait de leur monopole et dans le but de le consolider, ils sont amenés à définir eux-mêmes ce qui est ou n'est pas création culturelle : ainsi, ils empêchent l'arrivée de franc-tireurs, concurrents aux intérêts divergeants, organisent la pénurie en contrôlant leur propre nombre, et moralisent ou mystifient leur pouvoir en ne divulguant pas leurs critères de distinction aux individus extérieurs.

Culture et domination

Dans une société capitaliste, le seul pouvoir matériel direct est le capital, qui est donc la seule ressource matériellement indispensable, dont la bourgeoisie détient le monopole. De la même façon que les travailleurs, détenant le monopole du travail, doivent sous la forme du salariat passer des accords avec la bourgeoisie pour obtenir du capital, les créateurs doivent passer un contrat avec la bourgeoisie. Si le travail est nécessaire à la bourgeoisie pour augmenter sa masse de capital, la culture lui est nécessaire pour masquer la nature de sa domination et donc la renforcer.

La différence de pouvoir entre la bourgeoisie et les travailleurs vient du fait que la possession de capital facilite infiniement plus le développement d'une conscience de classe que la possession de force de travail dans le monde capitaliste. Cependant, la bourgeoisie et les créateurs sont autant à même de développer cette conscience, leur contrat se fait donc sur des bases égalitaires et non de domination. Ainsi, les créateurs servent la bourgeoisie et sa domination, et la bourgeoisie sert les créateurs en reconnaissant leur pouvoir symbolique et en leur fournissant du capital.

Culture légitime

La culture légitime est donc celle qui est validée par les créateurs. Par la division du travail, elle est reconnue par le peuple, contraint de leur fait confiance. Par effet de monopole des critères culturels, il est impossible pour des individus extérieurs de la maîtriser : pour qu'il le fasse, un individu doit se spécialiser dans cette culture, ce qui a également pour effet d'aligner ses intérêts objectifs sur ceux des créateurs, de la même façon qu'un travailleur voulant acquérir du capital en masse devient objectivement un capitaliste.

Est alors automatiquement défini comme sous culture toute production culturelle qui n'est pas validée par les créateurs ; typiquement, toute culture produite par des individus ne partageant pas les intérêts objectifs des créateurs, comme des travailleurs effectuant des créations dans le cadre d'un travail salarié ou durant leur temps libre, et mettant donc en péril leur monopole.

Le monde de Haruhi

Avril 6th, 2008

(Où le lecteur apprendra avec stupéfaction qu'il est possible de réfléchir sérieusement sur le monde à partir de l'animation japonaise.)

Suzumiya Haruhi est une jeune lycéenne, belle, intelligente et sportive. Son problème : elle s'ennuie. Aucune des activités proposées à ses camarades ne lui convient, et, à longueur de journée, elle ne rêve que d'extraordinaire : rencontrer des aliens, des voyageurs dans le temps ou des individus dotés de perceptions extra-sensorielles. Elle décide donc de créer un club dont le but est de rechercher parmis les évènements de la vie quotidienne des éléments permettant de remonter à ces éléments extraordinaires.

Cependant, au cours du récit, le spectateur apprend que ce monde dans lequel Haruhi vit n'est en fait que le produit de son imagination, créé pour combler son ennui ; mais qu'il est impossible de le lui révéler directement sans provoquer la destruction de ce monde, ce qui aurait de graves conséquences sur son esprit.

La jeune fille se retrouve donc dans une quête désespérée d'aliens, de voyageurs dans le temps et d'extra-lucides dans un monde dans lequel sa propre imagination les a placés, mais dont le rôle est précisément de se cacher à tout prix, car leur découverte effective provoquerait la découverte de la vérité et donc l'effondrement de ce monde.

La série s'achève par l'apaisement de Haruhi par le seul vrai élément extra-ordinaire qu'il lui est possible de découvrir : l'amour.

La particularité de cet anime est d'illustrer les propos de Hiroki Azuma dans "Génération Otaku". Il y explique qu'après l'abandon des grands récits transcendants, qui permettaient autrefois d'expliquer la multitude de petits récits constituant la vie, les individus se sont mis à tenter de retrouver ces grands récits à travers les petits, quitte à en créer de toutes pièces des fictifs. Cependant, comme ils sont factices, les individus en question ne peuvent les trouver ; pire, s'ils les trouvent, c'est que la frontière entre réel est irréel est tombée dans leur esprit, et donc qu'ils sont devenus fous. Ils sont donc condamnés à les croire, sans poursuivre cette croyance jusqu'au bout.

Ainsi, ne trouvant aucun sens à sa vie, Haruhi crée un monde imaginaire dans lequel des causes extra-ordinaires se cachent derrière des évènements banals ; cependant, pour éviter son effondrement psychique, elle ne peut les y trouver, ce qui provoque également son désespoir, et donc aussi un effondrement potentiel.

Le point de comparaison évoqué par Azuma est l'étude menée par Slavoj Zizek des soutiens soviétiques au régime stalinien. Ces cadres étaient en quelque sorte condamnés à croire au grand récit que constituait l'idéologie du système ; s'ils en doutaient, non seulement l'ensemble de leurs certitudes et convictions s'effondraient, mais en plus ils risquaient leur vie, ainsi qu'une éventuelle guerre civile en cas d'écroulement de l'autorité de l'État.

Cependant, à la fois la réalité, ne correspondant pas aux prédictions énoncées, ainsi que l'idéologie marxiste elle-même, les empêchaient d'y croire totalement. En effet, le parxisme prône notamment le refus de la domination d'une classe sur une autre, ce que les dirigeants du Parti pratiquaient en URSS tout en se disant marxistes. L'idéologie elle-même aurait donc dû pousser le peuple à se révolter, ce que les cadres staliniens ne souhaitaient pas.

Pris dans cette situation où ils doivent croire sans croire totalement, les individus sont poussés au cynisme, c'est-à-dire à un mode de vie dans lequel ils évoluent, voir tirent parti, sans se poser de questions, pour éviter de remettre en question l'ordre social. Pour Azuma, de façon métaphorique, et avec des intensités et enjeux différents, ce dilemme est également celui des otakus "vivant" dans leur monde artificiel, le monde réel n'offrant plus aucun sens à leur vie. Haruhi offre donc une allégorie de ce type de problématique.

Enfin, si la conclusion de cette histoire, c'est-à-dire l'oubli par Haruhi de son ennui grâce à la rencontre de l'amour, peut passer pour un happy end hollywoodien tranchant le problème de manière définitive mais banale, il soulève tout de même une question.

Dans l'imaginaire classique, la découverte d'une transcendance, comme l'amour, est un moyen de mettre fin au monde imaginaire, qui permettait jusque là d'échapper au réel, en redonnant du sens à la réalité. Air TV, autre série d'animation réalisée par le studio Kyoto Animation, illustre dans l'une de ses sous-histoires, consacrée à la jeune Minagi, ce principe.

Pour échapper à la réalité, dans laquelle la plus jeune fille de la famille, Michiru, est décédée, Minagi et sa mère vivent dans un monde imaginaire dans lequel Minagi est en fait Michiru, et où Minagi est partie rejoindre son père dans une ville lointaine. Cependant, réalisant le caractère malsain et triste de la situation, Yukito, le héros de l'histoire, fait redécouvrir à Minagi et sa mère l'amour qu'elles éprouvent l'une pour l'autre, ce qui a pour effet de mettre un terme à l'illusion.

Mais, concernant Haruhi, le but de la découverte de l'amour n'est absolument pas de sortir de ce monde que son esprit a créé ; au contraire, son rôle est de lui faire oublier à la fois sa recherche d'éléments qui lui prouveraient son caractère factice ainsi que son insatisfaction, qui auraient pu mener à sa destruction. L'amour renforce donc le monde imaginaire au lieu de le détruire.

Ainsi, dans Air TV, un choc, une révolution, peut bouleverser le monde en brisant le mirage pour l'amener à une situation meilleure ; mais dans Haruhi, en dehors du rêve, il n'y a que l'obscurité, et on doit donc à tout prix s'y accrocher : la révolution est impensable.

Voilà qui nous emmènera sur une réflexion future sur le cynisme moderne et le "There Is No Alternative" thatchérien comparé aux les résistances anti-capitalistes et anti-staliniennes de la guerre froide. Otanoshimini !

Niveaux d'abstraction

Mars 30th, 2008

Le niveau 0 d'abstraction est formé par ceux qui raisonnent uniquement à partir de situations concrètes particulières, réelles ou directement imaginables.

Le niveau 1 est celui des individus capables à partir de situations concrètes réelles ou directement imaginables d'extraire des modèles abstraits permettant de comprendre des mécanismes généraux et de les appliquer à la prévision ou à l'étude de nouvelles situations. C'est celui de l'ingénieur.

Le niveau 2 regroupe ceux qui peuvent appliquer les compétences de niveau 1 à des univers non réels et de rendre perméables les réflexions issues de chacun d'entre eux. C'est le niveau du geek.

Les individus du niveau 2 sont, par exemple, les mathématiciens capables de raisonner sur des objets artificiels n'ayant aucune base intuitive, puis éventuellement de leur trouver un sens et une utilité dans le domaine du concret ; les informaticiens capables de considérer leurs moyens matériels de façon indépendante de leur usage afin d'en créer de complètement nouveaux ; les poètes capables de s'émouvoir ou de faire s'émouvoir à partir d'expressions ne décrivant aucune réalité concrète.

Les membres du niveau 3 enfin considèrent la réalité uniquement comme un parmis d'autres des univers envisagés par ceux qui possèdent les compétences de niveau 2, ce qui a pour effet de les placer en dehors du réel. C'est le niveau du fou.